Parmi les grandes commandes artistiques de l’Ancien Régime, les Mays de Notre-Dame de Paris occupent une place singulière dans l’histoire de l’art français. Réalisées entre 1630 et 1707, ces immenses peintures religieuses témoignent de la rencontre entre la dévotion, le mécénat des corporations parisiennes et l’émergence d’une école française de peinture. Aujourd’hui dispersées dans plusieurs musées et églises, elles constituent pourtant l’un des ensembles picturaux les plus remarquables du XVIIᵉ siècle.
L’origine des Mays
L’histoire des Mays remonte au milieu du XVe siècle. En 1449, la puissante Confrérie des orfèvres de Paris instaure une tradition consistant à offrir chaque année un présent à la cathédrale Notre-Dame, le 1er mai, en l’honneur de la Vierge Marie. À l’origine, il s’agit d’un arbre décoré — un « mai » — dressé devant la cathédrale.
Au fil du temps, cette coutume évolue. Dès le début du XVIᵉ siècle, les orfèvres remplacent progressivement l’arbre par des œuvres d’art plus ambitieuses. À partir de 1630, ils commandent chaque année une grande toile monumentale destinée à orner l’intérieur de la cathédrale. Cette tradition se poursuivra pendant près de quatre-vingts ans.
Une commande prestigieuse
Les Mays étaient réalisés par les meilleurs peintres du royaume. Chaque œuvre, de très grand format — souvent plus de quatre mètres de hauteur — représentait un épisode des Actes des Apôtres, privilégiant les figures de saint Pierre et de saint Paul, piliers de l’Église.
Les commandes étaient attribuées après discussion entre les responsables de la corporation des orfèvres et les artistes les plus réputés du moment. Recevoir un May constituait une reconnaissance exceptionnelle et contribuait largement à la renommée d’un peintre.
Parmi les artistes sollicités figurent :
- Laurent de La Hyre ;
- Jacques Blanchard ;
- Charles Le Brun ;
- Eustache Le Sueur ;
- Sébastien Bourdon ;
- Louis de Boullogne ;
- Bon Boullogne ;
- Jean Jouvenet ;
- Antoine Coypel.
Leur participation permet aujourd’hui de suivre l’évolution de la peinture française durant tout le XVIIᵉ siècle.
Un reflet de l’art religieux français
Les Mays apparaissent au moment où la France connaît un profond renouvellement artistique. Influencés par la Renaissance italienne, le maniérisme puis le classicisme français, ces tableaux traduisent également les orientations de la Contre-Réforme catholique.
À la suite du concile de Trente, l’image religieuse devient un puissant instrument d’enseignement et d’édification. Les peintres cherchent donc à rendre les scènes bibliques plus lisibles, plus expressives et plus émouvantes.
Les compositions sont souvent monumentales, organisées autour d’une action clairement identifiable. Les personnages, représentés à taille héroïque, évoluent dans des architectures antiques ou des décors majestueux qui renforcent le caractère solennel des épisodes.
Au fil des décennies, le style évolue. Les premières œuvres demeurent marquées par les influences caravagesques et flamandes, tandis que les tableaux de la fin du siècle adoptent pleinement le classicisme français développé sous le règne de Louis XIV.
Les Mays dans la cathédrale
Les toiles étaient suspendues dans les chapelles latérales de Notre-Dame de Paris. Chaque nouvelle livraison venait enrichir progressivement le décor intérieur de la cathédrale, créant une véritable galerie consacrée aux premiers temps du christianisme.
Les visiteurs découvraient ainsi un ensemble cohérent illustrant la prédication des apôtres, leurs miracles, leurs conversions ou leur martyre. Cette succession d’images formait un parcours spirituel destiné autant aux fidèles qu’aux pèlerins.
La présence de ces œuvres renforçait également le prestige de la corporation des orfèvres, dont la générosité était publiquement reconnue.
Une tradition interrompue
Le dernier May est livré en 1707. Plusieurs facteurs expliquent la disparition de cette tradition : l’évolution du goût artistique, les difficultés financières de la corporation et les transformations de la vie religieuse parisienne.
La Révolution française marque ensuite un tournant décisif. Nombre de tableaux sont retirés de la cathédrale afin d’échapper aux destructions ou sont saisis avec les biens ecclésiastiques. Si certaines œuvres disparaissent, une grande partie est heureusement conservée.
Une collection aujourd’hui dispersée
Les Mays ne sont plus réunis dans leur lieu d’origine. Ils sont désormais répartis entre plusieurs institutions françaises.
Le plus important ensemble est conservé au musée du Louvre, où plusieurs toiles illustrent la richesse de la peinture religieuse du Grand Siècle. D’autres sont visibles au musée des Beaux-Arts d’Arras, au musée des Beaux-Arts de Rouen, au musée des Augustins de Toulouse, ainsi que dans diverses cathédrales et églises françaises.
Cette dispersion complique la compréhension de l’ensemble, mais elle a aussi contribué à la sauvegarde de nombreuses œuvres.
Des chefs-d’œuvre redécouverts
Longtemps éclipsés par les grands décors royaux de Versailles ou du Louvre, les Mays connaissent depuis plusieurs décennies un regain d’intérêt. Les historiens de l’art les considèrent désormais comme une source essentielle pour comprendre l’évolution de la peinture française entre Louis XIII et Louis XIV.
Les campagnes de restauration entreprises depuis la fin du XXᵉ siècle ont révélé la qualité exceptionnelle de nombreuses compositions, la richesse des couleurs et la virtuosité technique de leurs auteurs.
Les expositions consacrées aux Mays permettent aujourd’hui de reconstituer virtuellement cet ensemble disparu et de mesurer son importance dans le patrimoine national.
Héritage
Les Mays de Notre-Dame constituent bien davantage qu’une simple série de tableaux religieux. Ils illustrent le dialogue entre la foi, les corporations urbaines et les artistes qui ont façonné l’identité culturelle de la France classique.
À travers ces commandes annuelles, la corporation des orfèvres a contribué à soutenir plusieurs générations de peintres tout en enrichissant durablement le décor de la cathédrale. Même dispersées, ces œuvres demeurent un témoignage exceptionnel du rayonnement artistique de Paris au XVIIᵉ siècle.
Conclusion
Entre 1630 et 1707, les Mays de Notre-Dame ont accompagné la vie religieuse, artistique et politique du royaume. Par leur ampleur, leur qualité d’exécution et le prestige des peintres qui les ont réalisés, ils représentent l’un des plus ambitieux programmes picturaux de l’art français. Leur histoire rappelle combien le mécénat des corporations a joué un rôle décisif dans la création artistique et combien la cathédrale Notre-Dame fut, durant plusieurs siècles, un véritable laboratoire de l’art sacré.
